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Chapitre 144

AU MAGASIN DE JOUETS



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Junkers Ju 87 Stuka

A tous les âges, une visite surprise au magasin de jouets fournit mille
raisons sans pareilles de laisser aller son imagination et ses désirs,
l'espace d'un dimanche matin ensoleillé. Les prétextes de la sortie ne
sont bien sûr que des leurres qu'on se murmure à soi-même comme pour mieux y croire: un jouet pour le petit bébé d'un couple d'amis; les nièces de Paris; le futur nouveau-pas-encore-né de moins7 mois et demi qu'on va fêter comme il se doit.
Alors les yeux pleins d'étincelles, on trotine vaillament dans l'air frais
de Montréal l'hiver. Comme les flaques d'eau sont gelées dans la rue, on
se console en en craquant la glace sous ses pieds, délicatement d'abord,
puis en sautant des 2 pieds, et l'on termine par un subtile mais jouissif
écrabouillage, tiraillé entre l'image de la crême brûlée qui cède sous la
cuillère, et l'impitoyable passage d'Hatila sur les récoltes d'un paysan
caucasien.
Devant le petit magasin de jouets, un sourire béat s'installe sur les
visages, et l'initiale réluctence à passer 2 heures en centre ville se
change en une douce fascination. Pourtant ce monde est encore
inaccessible, enfermé derrière la porte de verre qui n'ouvre qu'à midi. 10
minutes d'attentes, entre hier et "tout à l'heure", à se laisser conquérir
par ces jouets de tous âges derrière leur vitrine du temps.
Histoire de rester sérieux, on cause des modèles réduits d'avion, de
l'A380 nouvellement sorti, du concorde à jamais sous verre. On en
oublierait presque les jouets des tout petits qui se tiennent au 2d plan
et qui nous ont attirés jusqu'ici. Mais les ailes anciennes sont les plus
fortes, et la finesse des traits du Stuka titillent un peu trop fort ce
profond instinct de possession, d'appartenance difficilement discociable
de l'intérêt esthétique qu'on trouve aux choses.
Et puis c'est l'ouverture, et l'on envahit les rayons. Sans rien vraiment
chercher, mais on sait bien qu'on ne repartira pas les mains vides. Tandis
qu'Elle étanche son attrait pour le monde des tout-petits, demande
conseille, jauge l'affect de chaque article, Lui calme ses rêves d'avions
et de combats, reprense aux maquettes de son enfance; les petits pots de peinture. Les modèles en plastique. La patience, le temps surtout. Et la poussière, aussi. Le musée de l'air à Londres, avec son père; partis tous les deux comme en cachette, "entre hommes", écoutant avec le coeur et l'inattention de ses 11 ans les explications paternelles. Et ce tout 1er modèle, acheté à la boutique du musée : un "Hurricane", au 1:72. Jamais il ne l'oubliera, se dit-il.
Aujourd'hui 20 ans plus tard, c'est bel et bien le Stuka de la Luftwafe
qui finira dans le sac. En métal, déjà peint, parce que les heures de
simulation IFR ont envahies les temps libres.
Ce n'est pas parce qu'on est grand qu'on n'a plus le droit de recevoir un
cadeau. Et puis quelle joie de faire reprendre l'air à tous ces souvenirs,
d'un regard tendre et plein de lumière, quittant la boutique rajeuni et
heureux.

Si Lui regarde derrière, Elle regarde devant. Au jour où elle magasinera
comme … pour elle-même. Presque. Un jour.
La vingtaine a ceci de fascinant qu'on a loisir d' y rêver son futur tout
en y reflétant son enfance. Moi, je vous l'ai déjà dit, j'aurai toujours 29
ans.

 

 

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